12
Bak s’éveilla en entendant les ânes s’agiter. Déjà le soleil levant lançait ses premiers feux, telles de longues flammèches rouges. Frissonnant, le lieutenant quitta sa couche et étira ses muscles, plus douloureux après cette nuit de repos qu’au sortir de sa lutte contre les flots.
La caravane faisait halte entre de hautes rives de gravier, près d’un bouquet d’acacias. Les autres dormaient encore et il ne voulut pas les déranger. Psouro lui avait rapporté la décision d’Ouser : la dernière étape jusqu’à la mer se ferait d’une traite, dans la fraîcheur de la nuit suivante.
Bak regarda du côté des arbres où, avant de s’endormir, il avait vu Rona remplacer Minmosé pour monter la garde. Le Medjai n’était plus là. Pensant qu’il était allé boire ou faisait une ronde, Bak remonta vers le point d’eau, dont Psouro lui avait indiqué la direction.
Il parvint devant des éboulis qui s’élevaient jusqu’au sommet d’une paroi de granit. Au-delà, les pentes rouges de la montagne luisaient dans la lumière matinale. Au détour de gigantesques rochers arrondis, le lit asséché le conduisit aux bassins, alimentés par une source. Le chant des oiseaux saluait l’aube nouvelle sans nulle présence humaine pour le troubler.
La succession de petits lacs, au pied de la cascade asséchée, lui rappela leur précédente halte. Là s’achevait la similitude. L’eau jaillissait à l’intérieur de la gorge ; aucune végétation ne poussait sur le sol rocheux. D’après Psouro, en voyant les plans d’eau, les hommes s’étaient réjouis à l’idée d’un nouveau festin. La déconvenue avait été rude quand Ouser avait expliqué que les oiseaux ne venaient pas y boire, préférant les terrains découverts.
Trois corbeaux s’envolèrent en croassant d’un tertre de pierres. Curieux, Bak s’approcha. Son regard fut attiré par un pied nu, à la peau foncée. Une prière sur les lèvres, il courut, redoutant ce qu’il allait trouver.
Derrière les rochers, Rona était couché sur le flanc, inerte – sans vie. Le sang avait coulé d’une longue plaie dans son dos ; une nuée de mouches grouillait sur la croûte. Bak eut l’impression de recevoir un coup de poing au creux de l’estomac.
Il se força à respirer plusieurs fois profondément, à reprendre ses esprits. Il arracha une branche sur un buisson à moitié mort, chassa les insectes, et s’agenouilla près du corps couvert de poussière. Avec douceur, comme si le Medjai pouvait encore ressentir de la douleur, il le retourna sur le ventre, révélant une flaque de sang séché. Un filet rouge sur sa joue montrait qu’il avait aussi saigné de la bouche. Son corps était à peine raide.
Des larmes lui montèrent aux yeux. Depuis des années qu’il dirigeait sa compagnie medjai, il n’avait perdu qu’un homme. À l’époque, il s’était juré que ce serait le dernier. Et voilà que cela recommençait. Ici, dans ce désert oublié des dieux, où l’on ne pourrait l’enterrer de manière décente ni l’envoyer vers l’autre monde avec les sortilèges et les incantations appropriés.
Recouvrant son sang-froid, il se leva et regarda autour de lui. La passe était flanquée d’énormes rocs arrondis qui s’amoncelaient jusqu’en haut des falaises. Bak imagina les milliers de nomades venus chercher de l’eau au fil des siècles, procession d’humanité et de bétail. Un endroit sombre et inquiétant, la nuit, évocateur de mythes et de superstitions. Pourquoi Rona était-il venu ici ?
— Chef ! appela Psouro, qui accourait.
Alors il aperçut le Medjai. Il tomba à genoux en poussant un cri déchirant.
— Comment est-ce arrivé ?
— Il a dû être témoin de quelque chose, dit Bak, qui avait peine à parler tant sa gorge était serrée. Et il l’a payé de sa vie.
Accablé par la mort de son ami, le sergent se leva lentement, comme un vieillard aux articulations raides.
— Je dois l’annoncer aux autres.
— Envoie-moi Nebrê et Kaha, ordonna Bak d’une voix dure. Le meurtrier ne doit pas nous échapper.
Sous le regard attentif de Bak, Nebrê et Kaha, tristes et déterminés, examinaient avec soin le sol autour du corps. À force de persévérance, ils trouvèrent près d’un buisson une poche de sable que l’on avait aplanie pour effacer des traces. Cette tentative de dissimulation les encouragea et ils élargirent progressivement leurs recherches. Ils s’acharnaient depuis une demi-heure quand Psouro arriva en courant.
— Chef ! Senna est parti !
Le sergent s’arrêta sur une pierre plate de peur d’effacer un indice.
— Nous avons cherché partout. Je parie une jarre de la meilleure bière de Kemet qu’il a tué Rona et pris la fuite.
— Il devait avoir rendez-vous avec l’assassin, et Rona l’a suivi.
— Dans cette gorge ?
Le sergent leva les yeux vers les parois vertigineuses et frissonna.
— La nuit, il doit y faire aussi noir que dans un tombeau.
— Je me demande comment il s’est laissé attirer dans ce cul-de-sac.
Les corbeaux avaient décrit un cercle pour se poser à mi-hauteur. Leurs cris rauques se mêlaient à ceux de deux autres, perchés un peu plus loin.
— Nous traquerons Senna, ce serpent ! gronda Psouro. Je sais que tu n’aimes pas recourir à la trique, mais dans ce cas, cela s’impose. Il sera frappé jusqu’à ce qu’il dénonce son complice.
Dans son cœur, Bak applaudissait la détermination de Psouro à pourchasser le traître, toutefois il voulait Senna vivant, et non battu à mort. Il serait jugé selon la loi de Kemet ; sa culpabilité serait pesée sur les plateaux de la justice, non dans ce maudit désert. Le châtiment ne serait pas moins exemplaire.
— On continue d’inspecter le terrain ? voulut savoir Nebrê.
— Nous cherchons deux hommes, désormais, lui rappela Bak. Psouro, amène-nous du renfort pour transporter Rona jusqu’à notre campement. Il faut veiller à ce qu’il soit enterré sans tarder.
— Mais, chef, mieux vaut poursuivre ce traître au plus vite !
Les croassements persistants alertèrent Bak et firent surgir une autre possibilité à son esprit. Il observa les oiseaux perchés sur les rochers, qui penchaient la tête d’un côté, puis de l’autre, regardant, pleins d’espoir… simplement Rona et les intrus sur leur domaine ? Dans le ciel qui s’éclaircissait, trois vautours tournaient en rond.
— Les oiseaux, Psouro… que t’apprennent-ils ?
Le sergent lança une imprécation. Un instant plus tard, Bak et lui se déchaussaient pour escalader l’amas rocheux. Bientôt, ils tombèrent sur une tramée brunâtre – le sang d’un corps tiré vers le haut. Ils suivirent d’autres traces semblables jusqu’à ce qu’ils découvrent un nouveau cadavre, enfoncé la tête la première dans une fissure. Ils durent l’en tirer pour avoir la certitude que c’était bien celui qu’ils cherchaient.
Comme Rona, Senna avait été poignardé. À ceci près que, cette fois, on lui avait plongé la dague en plein cœur. Il connaissait son assassin et se fiait à lui.
Les Medjai portèrent Rona et Senna au camp sur des civières improvisées au moyen de nattes et de lances. Bak détestait l’idée d’abandonner Rona dans le désert, mais il n’avait pas le choix. La caravane était loin de Keneh, et le pays des turquoises s’étendait par-delà la mer.
Psouro et lui trouvèrent un lieu de sépulture approprié sur la rive, assez haut pour échapper aux inondations. Quand les corps eurent été déposés près de leur dernière demeure, Bak renvoya Nebrê et Kaha à leurs recherches. Pendant que Psouro et Minmosé creusaient les tombes, il examina les dépouilles minutieusement.
N’ayant rien trouvé de particulier, il regagna son campement. Pendant qu’il fouillait les effets personnels de Senna, il entendit des éclats de voix provenant du camp d’Ouser. Le temps qu’il termine, l’intensité de la dispute s’était accrue. Il résolut d’aller voir quelle en était la cause.
Ouser, avec à ses côtés Amonmosé, Nebenkemet, Ani et Ouensou, s’opposait aux âniers. Il était rouge de colère, après avoir tenté de se faire comprendre dans une langue qu’il maîtrisait mal. À la vue de Bak, il maugréa :
— Où est Kaha, ton maudit Medjai ? Peut-être que lui saura leur faire entendre raison.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? interrogea le policier.
— À la nouvelle de la mort de Rona, ils ont commencé à chuchoter entre eux. Ensuite, Psouro nous a appris que Senna avait subi le même sort. Pour eux, c’en est trop, conclut Ouser en les foudroyant des yeux. Ils ont empaqueté leurs affaires et se préparent à partir.
— Ils ont peur.
— Comme nous tous, non ? riposta l’explorateur.
— Dedou était de leur famille, lui rappela Bak. Je m’étonne qu’ils aient tenu aussi longtemps.
— Je sais, je sais… Mais pourquoi faut-il qu’ils partent maintenant ?
Bak comprit que, dans sa colère, l’explorateur ne céderait pas. Résigné, il fit appel au marchand :
— Va trouver Kaha, Amonmosé. Explique ce qui se passe et dis que nous avons besoin de son aide.
Il ne pensait pas que les vagues connaissances du Medjai dans la langue des nomades leur soient d’un grand secours, cependant il fallait essayer.
— Si les âniers s’en vont, demanda-t-il à Ouser, emmèneront-ils les bêtes ?
— Ces ânes m’appartiennent. Je les ai achetés à Keneh et j’ai engagé ces bons à rien pour s’en occuper.
Bak poussa un soupir de soulagement. Sans les bêtes de somme, le groupe d’Ouser se serait trouvé dans la plus extrême difficulté.
— Ne peut-on se passer de ces hommes ?
— Nous n’avons plus qu’eux pour nous guider.
— Tu disais que tu serais à même de nous conduire jusqu’à la mer. Et il me semble qu’après cette gorge il suffit de suivre l’oued jusqu’à son embouchure.
— Ils m’éviteraient néanmoins de me fourvoyer.
— Je ne crois pas qu’ils connaissent cette partie du désert beaucoup mieux que toi, répliqua Bak, contenant son exaspération.
Ouser s’entêta :
— Ils ont accepté de prendre soin de nos ânes pendant tout le voyage. J’insiste pour qu’ils tiennent parole.
— Voici Kaha. Laissons-les discuter, dit le lieutenant, entraînant l’autre avec lui.
Le Medjai parla longuement aux nomades. Il hésitait et cherchait souvent ses mots, mais persévérait d’une voix calme et posée même lorsque les nomades s’emportaient. Enfin, il se tourna vers Bak et secoua la tête.
— Ils refusent de rester, mon lieutenant. Ils ont peur qu’on les tue dans la nuit, comme Dedou, Rona et Senna.
— Dis-leur que leur vie n’est pas en danger, mais que, puisque je ne peux garantir leur sécurité, je ne les retiendrai pas. Ils recevront la moitié de la somme convenue avec Ouser lorsque cette caravane sera de retour à Kemet.
Kaha traduisit. Avec un soulagement manifeste, les âniers ramassèrent leurs quelques possessions et détalèrent. Ils escaladèrent la pente de gravier vers le sud, évitèrent les sépultures inachevées et traversèrent l’arête comme s’ils comptaient reprendre le même chemin en sens inverse. Bak espérait qu’ils avaient des parents dans la région, qui veilleraient à ce qu’ils parviennent à Keneh sans encombre.
— Qu’allons-nous faire, maintenant ? interrogea Ouser avec colère. Longer la mer jusqu’à la piste du sud, dans le faible espoir de leur trouver des remplaçants ?
— On ne va pas rebrousser chemin à présent ! s’exclama Ani, consterné. Pas alors que nous sommes presque à la montagne de turquoise !
— J’ai l’intention de franchir la mer avec le lieutenant Bak, annonça Amonmosé au joaillier. Mes pêcheurs seront plus en sécurité dans le port qui dessert les mines, et je dois leur procurer un permis officiel. Nebenkemet sera du voyage. Pourquoi ne viendrais-tu pas aussi ?
— Si tu décidais de nous accompagner, dit Nebenkemet à Ouser, je pourrais m’occuper des ânes. J’aurais besoin d’aide pour ramasser leur nourriture, pour charger et décharger, mais cela ne devrait pas poser de problème insurmontable.
— Je t’aiderai avec joie ! affirma Ani en jetant un regard de défi à Ouser.
— Je suis allé trop loin pour reculer, dit Ouensou. Mais il faudra me montrer ce que j’aurai à faire.
Ouser les regarda d’un air renfrogné, toutefois il n’émit aucun commentaire. Bak n’aurait su dire s’il continuerait le voyage au-delà de la mer, resterait dans le désert ou retournerait à Kemet.
Adressant un dernier adieu aux tombes couvertes de pierres, la caravane se mit en route une heure avant la nuit. Bak la dirigeait, faisant halte chaque fois que le chemin devenait délicat afin de consulter Ouser. Apaisée par ces marques de confiance, la colère de l’explorateur retomba.
Malgré les jarres remplies à ras bord et les lourds fardeaux, les ânes se montrèrent dociles envers leurs conducteurs inexpérimentés. Dans la fraîcheur nocturne, l’étape fut rapide et facile. Ils laissèrent derrière eux les hautes montagnes rouges et traversèrent une région tout aussi aride, mais au relief moins torturé, où le granit gris était omniprésent. Devant eux s’étendait une vaste plaine côtière de sable et de rochers. À l’horizon, Bak crut distinguer la mer. Ouser jura qu’il entendait le bruit des vagues sur le rivage et qu’il sentait déjà une odeur de sel et de poisson.
Les étoiles disparaissaient dans un ciel jaune pâle quand ils parvinrent à la lisière des hauts plateaux. L’oued s’élargit. De chaque côté, les collines paraissaient petites, insignifiantes après les cimes majestueuses qu’ils venaient de quitter. Des acacias et des fleurs du désert poussaient dans les ruisseaux qui irriguaient la plaine. Selon Ouser, ils se trouvaient à moins de deux heures de la mer.
Bak était resté en arrière pour conférer avec Psouro lorsque Kaha apparut au pied d’un groupe de collines, sur leur gauche. Il courut vers eux, l’arc à la main, le carquois glissant de son épaule. Un messager, pressé d’annoncer sa nouvelle. Nebrê, lui, demeurait invisible alors qu’ils auraient dû rester ensemble. Craignant un nouveau malheur, Bak et Psouro se précipitèrent à sa rencontre.
Kaha s’arrêta devant eux, hors d’haleine.
— Nous avons trouvé un homme. Nebrê veut que je te dise…
Il se pencha en avant, les mains sur les genoux, cherchant à reprendre son souffle.
— C’est celui que vous avez vu il y a deux jours, dans les montagnes. Pas celui que vous avez suivi, non, mais le second. Il désire te parler.
— Comment va Nebrê ? s’inquiéta Bak.
— Il tient l’homme sous la menace de son arc et reste vigilant.
— Où sont-ils ? interrogea Psouro.
— De l’autre côté de cette colline, montra Kaha, le doigt tendu. L’homme ne veut parler qu’à toi, avec nous deux pour seuls témoins.
Bak savait que Nebrê ne prendrait aucun risque, néanmoins il ne pouvait tout prévoir. Inquiet pour le Medjai, il ordonna à Psouro de rester avec la caravane et pressa le pas avec Kaha.
— Ce n’est pas un piège ?
— Nous n’avons vu personne d’autre de toute la nuit, et Nebrê lui a promis de lui tirer une flèche dans le ventre à la moindre alerte, afin qu’il connaisse une mort lente et douloureuse.
— Et cet homme m’a demandé, moi en particulier ?
— Oui. Il a même prononcé ton nom : le lieutenant Bak.
— Il sait donc qui je suis ?
Les pas de Bak se firent hésitants. Plissant les yeux, mais pas à cause de l’éclat du soleil, il fixa pensivement la colline d’où Kaha était venu.
— Aurait-il précisé son nom, par hasard ?
— Non, chef, répondit Kaha en rajustant son carquois sur son épaule. Et il y a plus : c’est un habitant de Kemet.
— Lieutenant Bak.
L’homme se tenait au pied de la colline grise et regardait les nouveaux venus. Nebrê s’était posté à dix pas sur la droite de son prisonnier – trop loin pour que celui-ci lui saute dessus à l’improviste. Bak s’arrêta à la même distance.
— D’où vient que tu connais mon nom ?
L’homme était plus grand que lui, mince et musclé, et il devait avoir à peu près le même âge. Ses cheveux noirs étaient coupés court, sa peau cuivrée par le soleil. Comme tous ceux qui parcouraient ce désert, il était loin d’être propre, toutefois sa tunique et son pagne conservaient un semblant de blancheur et ses sandales paraissaient assez neuves. Il tournait le dos à la vive lumière orange qui montait à l’orient, de sorte que ses traits demeuraient indistincts.
— Senna me l’a appris. Tu es un soldat, envoyé par ton commandant afin de chercher Minnakht.
Bak sentit croître ses soupçons. Il se félicita d’avoir caché qu’il était policier. Pouvait-il se fier à cet homme ? N’était-ce pas lui, plutôt que le nomade qu’ils avaient poursuivi, qui avait précipité le bloc de pierre dans l’oued où ils se reposaient ?
— Ainsi, tu étais en contact avec Senna.
— Ton Medjai m’a dit qu’on l’a assassiné. C’était un brave homme, sérieux à l’excès et d’une loyauté à toute épreuve. Il me manquera.
— Depuis quand le connaissais-tu ?
— Assez longtemps pour lui accorder ma confiance. Pas comme toi, paraît-il.
Bak se déplaça sur le côté, espérant que l’homme se tournerait vers la lumière et que son expression serait moins indéchiffrable.
— Tu lui as parlé, depuis notre départ de Keneh.
L’homme inclina la tête, l’admettant d’un air amusé.
— Trois fois, et toujours de nuit. Il disait que tes Medjai se réveillent au moindre bruit, comme les chats. Il avait du mal à s’éclipser, aussi nous nous retrouvions moins souvent que nous l’aurions voulu.
Les Medjai ne réagirent pas à ce qui était censé être un compliment.
— Devais-tu le voir, la nuit dernière ?
— Il savait où j’ai l’habitude de camper. Je pensais qu’il viendrait, s’il le pouvait.
Peu à peu, Bak manœuvrait afin qu’il se tourne vers le soleil.
— Est-ce toi qui surveilles notre caravane ?
— De temps en temps. Les nomades vous observent aussi.
— Comment as-tu évité mes éclaireurs ?
L’homme jeta un coup d’œil vers Kaha et éclata de rire.
— Depuis des années que j’explore ce désert, je le connais par cœur. Chaque fois que je les voyais, je me cachais dans l’ombre, ou au creux des rochers.
— Et les nomades ?
— Ils sont plus difficiles à éviter, mais j’ai réussi à rester assez loin afin qu’ils me prennent pour un des leurs.
Tant d’aplomb frôlait l’arrogance. Cependant, Bak voulait bien admettre que c’était un exploit d’échapper à des gens qui avaient vécu là toute leur vie.
— Qui es-tu, et pourquoi souhaitais-tu me voir ?
— Tu ne l’as pas encore deviné, lieutenant ?
Souriant, l’inconnu s’inclina bien bas.
— Je suis Minnakht, celui que tu cherchais.
— Si tu es celui que tu prétends, pourquoi ne t’es-tu pas montré plus tôt ?
Bak, dont la surprise s’était vite muée en scepticisme, s’assit sur un rocher à moitié enseveli dans le sable. Minnakht l’imita, en prenant garde à ne pas trop s’approcher de peur de recevoir une flèche.
— Je crains pour ma vie.
— Qui désire ta mort ?
— Si je connaissais son nom, je ne me cacherais pas du monde entier.
Bak remarqua l’air soupçonneux de ses Medjai et faillit sourire. Celui qui disait être Minnakht avait beaucoup plus à redouter d’eux, dont le camarade avait été poignardé dans le dos, que d’un ennemi mystérieux et sans nom.
— Explique-toi, ordonna-t-il.
— Comme Senna te l’a dit, je suis parti pour la montagne de turquoise, pensant voir les mines. Je voyageais avec un convoi militaire et n’avais donc pas besoin de guide. À mon retour, il était souffrant. Nous avons convenu de nous retrouver plus tard, à mon campement habituel, près du point d’eau où vous avez fait halte la nuit dernière. J’ai embarqué avec deux hommes qui se disaient pêcheurs. Après la traversée, ils m’ont débarqué sur le rivage. Là, deux autres m’attendaient, des nomades que je ne connaissais pas. Ils m’ont roué de coups pour tenter de me faire avouer où j’avais trouvé de l’or. Je ne pouvais rien leur dire, n’en ayant pas découvert. À la fin, ils m’ont laissé pour mort.
Pendant qu’il parlait, Bak le dévisageait, essayant de discerner une ressemblance entre Inebny et lui. Hormis la taille, ils n’auraient pu être plus différents.
— Je croyais qu’il n’y avait pas d’eau douce sur ces côtes ?
— Peu d’hommes auraient survécu, il est vrai, mais n’oublie pas que cette terre ne possède plus de secret pour moi.
Bak songea à tous ceux qu’il avait interrogés sur Minnakht et aux réponses contradictoires qu’il avait reçues. Il n’avait pas souvenir qu’aucun d’eux eût mentionné son absence totale de modestie. Ses récits fascinaient-ils au point que cet aspect de son caractère passait inaperçu ?
— Je ne me rappelle rien de ces moments-là, continua Minnakht. J’ai réussi à me tramer jusqu’à un endroit où l’eau sourd à travers le sable. Les nomades y vont rarement ; l’eau sort trop lentement pour désaltérer les animaux. Mes bourreaux avaient emporté tous mes biens, sauf mon drap. Mû par l’instinct de conservation, j’ai eu l’idée de me protéger du soleil en m’enveloppant dedans. Près de la source, j’ai étendu le drap sur des buissons afin de former une tente, et là, je suis resté… je ne sais combien de temps. Je me souviens d’avoir creusé pour trouver de l’eau, et d’avoir bu.
« Invraisemblable, pensa Bak, mais pas impossible. »
— Dès que j’ai recouvré des forces, j’ai marché, la nuit, jusqu’au puits le plus proche. Je ne voulais pas que mes ennemis me retrouvent, vivant, s’ils revenaient.
— Puisqu’ils t’avaient laissé ailleurs, le risque n’était pas grand.
— Je crois que mes pensées étaient confuses, admit Minnakht, souriant aux deux Medjai à l’expression rébarbative. Je me suis rendu à mon rendez-vous avec Senna et j’ai attendu, me remettant de mes blessures. Il est venu, et il m’a emmené à un puits, haut dans les montagnes, où nous avons campé. Étant donné que j’ignorais qui voulait ma mort, ami ou ennemi, je lui ai dit de feindre de me chercher, pensant que mes adversaires se révéleraient. Peine perdue ! Depuis, je n’ai fait que fuir et me cacher.
— Ton père s’inquiète de ton sort. Pourquoi ne lui as-tu pas fait porter un message par Senna pour le rassurer ?
— Mon père m’aime trop. S’il savait que je vis, il proclamerait la nouvelle comme un fermier sème du grain. Tout le monde saurait, et il aurait sans le vouloir signé mon arrêt de mort. Une autre raison m’incite à la prudence, poursuivit Minnakht, frottant une fine cicatrice sur son bras droit. Il y a environ un an, mon ami Ahmosé, qui m’était plus proche qu’un frère, a disparu dans ce désert. Je soupçonne qu’on l’a tué, ainsi que Senna et ceux qui sont morts depuis que ta caravane a pris la route.
Ahmosé était donc le nom de l’explorateur disparu, dont Amonmosé avait entendu parler à Keneh…
— Des hommes te rouent de coups, et tu ne sais pas s’ils sont tes amis ou tes ennemis ? Cela n’a aucun sens.
— Ils parlaient souvent d’un autre sans le nommer. « Il » ne serait pas content si je ne révélais pas l’emplacement du filon. Ils redoutaient de « lui » apprendre que j’avais refusé de parler. « Il » ne m’aimait pas et ne verrait pas d’inconvénient à ce que je meure.
Cet argument ne convainquit pas Bak que Minnakht avait raison de faire croire qu’il avait disparu, y compris à son père. Peut-être, à force de rester seul, voyait-il partout des dangers imaginaires.
— Qui cet « autre » pourrait-il être ?
— J’ai longuement réfléchi, pendant mes journées solitaires. Je crois que c’est Ouser.
Bak resta songeur. Il s’était pris d’amitié pour Ouser – il aimait sa compétence tranquille, sa capacité à admettre ses faiblesses. Il ne voulait pas penser qu’il pouvait être un assassin.
— Quels sont tes arguments ?
— Depuis des années, il ne cache pas son espoir de trouver de l’or ou des pierres précieuses. Maintenant que son épouse est malade, ce n’est plus seulement une obsession, mais une nécessité. Il est parmi les rares à connaître ce désert presque aussi bien que moi, et je parie qu’il n’aurait pas besoin de guide s’il voulait commettre un crime sans témoin.
— Je pense que tu fais fausse route.
— Qui, à part lui, aurait pu tuer l’homme qu’on a retrouvé au nord de Keneh ? Qui aurait pu rester en contact permanent avec le nomade que tu appelles « le guetteur », l’auteur de tous les crimes commis contre les membres de la caravane ?
Minnakht semblait sûr de lui, mais Bak n’avait entendu aucune preuve, rien que des propos en l’air. Les deux Medjai s’étaient un peu détendus, sans toutefois poser leur arme. S’ils paraissaient intéressés par l’histoire de Minnakht, ils montraient également une saine méfiance.
— Pourquoi as-tu décidé de me révéler ta présence ?
— Tu perdais ton temps à me chercher. J’ai voulu te mettre sur la bonne voie.
Bak observa cet homme impénétrable. Il le trouvait arrogant, mais peut-être cette attitude était-elle une réaction de peur face à un ennemi inconnu. Son histoire tenait debout, cependant il avait eu tout le loisir d’en affiner les détails. Pourquoi, alors qu’il était connu comme l’ami des nomades, n’était-il pas allé demander leur aide ?
— M’as-tu suivi quand j’ai été enlevé ?
— Non, Senna me l’a appris plus tard. J’étais parti en avant, aussi je n’ai rien su jusqu’à ce que je te voie avec l’enfant. Qu’ont-ils dit de moi ? s’enquit-il en observant Bak avec attention.
— Ils m’ont menacé de mort si je ne m’employais pas à te trouver. Cela ne te convainc donc pas qu’ils te tiennent en haute estime ?
— Peut-être se servent-ils de toi pour m’atteindre. À moins que, comme Ouser, ils en aient après l’or…
Bak préféra ne pas répondre.
— Je pensais aller à la montagne de turquoise, mais pour tranquilliser ton père, nous devons retourner à Kemet sans délai. Je suggère que nous suivions la côte et rentrions par la piste du sud. À cette époque de l’année où tant de caravanes vont et viennent, nous devrions être en sécurité.
— Ouser restera-t-il avec toi ?
— Je le crois.
— En acceptant, je mettrais ma vie entre ses mains.
— Peut-être, concéda Bak, dubitatif.
— Je vois que tu doutes de moi, et je ne t’en blâme pas. Nous nous connaissons à peine. Il te faut du temps pour te faire à l’idée que je suis vivant. Je propose que tu ailles à la montagne de turquoise. Moi, je te rejoindrai à ton retour.
— Tu voudrais prolonger le supplice de ton père ? Non. Nous reprendrons le chemin de Kemet sur-le-champ.
Minnakht le regarda fixement, accablé par cet ultimatum.
— J’ai deux ânes attachés, plus au nord, loin de toute eau et de toute nourriture. Je dois aller m’en occuper. Ensuite, je te suivrai, et je te retrouverai à la mer avant la fin du jour.
— Kaha et Nebrê t’accompagneront.
— Tu te méfies à ce point ? constata Minnakht avec un rire amer. Lieutenant, tu exiges ma confiance sans m’accorder la tienne. Si tu les envoies avec moi, je leur échapperai et tu ne me reverras jamais.
— Où irais-tu ? Tu te sauverais au fin fond du désert pour te terrer comme un animal effrayé ?
— Kemet me manque, admit Minnakht avec tristesse. Je te rejoindrai, j’en fais serment. Sinon aujourd’hui, alors demain.
Il dut remarquer le manque de conviction de Bak, car il ajouta d’un air grave :
— Si, pour quelque raison, j’étais en retard, je te suivrais où que tu ailles. Senna disait que tu étais un homme de parole, qui ne manque jamais à son devoir. Toi seul peux me protéger, m’aider à revoir un jour mon père et mon foyer. Tout ce que je demande, c’est que tu observes Ouser et que tu attendes qu’il se trahisse. Il se peut qu’un autre soit coupable, mais cela me paraît peu probable.
Minnakht se pencha en avant, comme pour appuyer sa supplique.
— Quoi que tu fasses, ne révèle à personne que je suis en vie. Depuis un an, trop de gens ont disparu. Je n’aimerais pas les suivre dans le monde souterrain.
Bak scruta le jeune homme assis devant lui, laissant le silence s’installer. Il ne pouvait et ne voulait se fier entièrement à lui, cependant il ne voyait aucune raison de répandre la nouvelle qu’il avait survécu.
— Je ne dirai rien, je le promets. Et mes hommes aussi resteront muets.